Selphish, l’exposition de soi

Avec Martin John Callanan, Alix Desaubliaux, Lauren Lee McCarthy
Curateurs Thierry Fournier et Pau Waelder
Participant·es Franck Ancel, Flora Bousquet, Flore Baudry, Aina Coca, Alexandra Ehrlich Speiser, Sophie Fontanel, Will Fredo, Raquel Herrera, Azahara Juaneda, Margot Saint-Réal, Claire Valageas

Mécènes du sud Montpellier-Sète, réouverture du 20 mai au 22 août

Production Mécènes du Sud Montpellier-Sète
Avec le soutien du Dicréam, Ministère de la Culture et de la Communication / CNC
Selphish a commencé une première fois le 11 mars 2020, avec les œuvres originales de Martin John Callanan, Alix Desaubliaux, Lauren McCarthy et !Mediengruppe Bitnik. C’est cette forme que décrit le catalogue qui peut être consulté ici. À l’occasion du déconfinement, l’exposition réouvre avec les trois œuvres du rez-de-chaussée seulement : Martin John Callanan, Alix Desaubliaux et Lauren McCarthy.

Dans les interactions que nous déployons sur internet, tout tourne autour de nous-mêmes. Tout ce que les plateformes nous proposent est adapté à nos préférences et on expose la meilleure version de soi : les réseaux nous aiment furieusement autocentrés. À l’intérieur de cette bulle de filtres, les autres nous partagent et nous likent, pourvu que nous les aimions aussi. Toutes les composantes de cet « ego en ligne » se traduisent ainsi par des données qui dressent un portrait, parfois très différent de la vie réelle. Le chercheur Bernard E. Harcourt a nommé « société d’exposition » (expository society) cette culture où le désir permanent d’exposition de soi permet une surveillance généralisée, pour laquelle la coercition n’est même plus nécessaire. En quoi l’objet culturel que constitue une exposition en art peut-il alors interroger cette « exposition de soi » sur les réseaux ? En quoi un tel projet peut-il provoquer une relation spécifique entre cette exposition, la ville et internet ? Peut-on relier le temps court et l’attention réduite des réseaux sociaux à la temporalité d’une exposition physique ?

Selphish aborde l’exposition de soi sur internet, par des œuvres qui se modifient chaque semaine pour former le portrait d’une nouvelle personne du public.

L’exposition est constituée d’œuvres créées pour l’occasion par : Martin John Callanan, Alix Desaubliaux et Lauren Lee McCarthy (et !Mediengruppe Bitnik pour la première version de l’exposition, ouverte en mars). Tous ces artistes ont déjà abordé de manière critique les enjeux liés à l’exposition de soi sur internet ; ils pratiquent le code et les pièces génératives, souvent sous forme d’installations. Onze participant·es volontaires et internationales ont aussi accepté que leurs profils Instagram et leurs traces sur Google soient lues (parfois en direct) par les œuvres de l’exposition. Chaque œuvre interprète les profils et traces des participant·es, à partir des données que son programme trouve, sous forme de projections, écrans, objets, impressions, etc. Les œuvres se modifient automatiquement chaque semaine : l’exposition toute entière est dédiée simultanément à un·e seul·e participant·e. Le titre, Selphish, est un jeu de mots entre selfish (égoïste), et phishing (hammeçonnage, désignant le fait de capturer indument les données d’une personne pour commettre une usurpation d’identité).

Martin John Callanan explore la position de l’individu vis-à-vis des systèmes qui règlent la notre vie dans la société contemporaine. Son installation provoque une confrontation entre les posts Instagram des participant·es et des événements d’actualité survenus exactement au même moment, sous la forme d’un face à face entre deux écrans et d’impressions papier qui envahissent l’espace d’exposition. Son dispositif réflète le flux constant d’informations à l’échelle mondiale, à un rythme qu’aucun individu ne peut contrôler. Il amplifie et met en exergue la dimension fondamentalement publique de toute participation sur les réseaux sociaux.

Alix Desaubliaux explore l’évolution de la notion d’identité à travers le jeu et la fabrication numérique. Elle crée ici un univers de jeu vidéo dont chaque niveau est composé visuellement avec les contenus du profil Instagram de chaque participant·e. Elle propose alors une vidéo en forme de machinima : une déambulation dans ces paysages numériques composés d’images et de texte animés, issus des informations récoltées sur le·la participant·e. Cet univers artificiel est projeté face à une série d’impressions 3D en céramique, composées à partir des “mondes” créés pour chaque participant·e.

Lauren Lee McCarthy travaille sur les modifications radicales des relations interpersonnelles liées aux technologies L’environnement qu’elle crée invite les visiteurs·euses à s’installer dans un espace mis en scène qui rappelle une salle de consultation médicale : couleurs pastel, siège baquet, plantes vertes… Ils sont confrontés à des phrases qui s’affichent sur un grand écran, auxquelles ils peuvent répondre. Ces phrases s’avèrent extraites du flux des posts de la participant·e ; les réponses du public apparaissent dans ses commentaires, ce qui crée une sorte de conversation disjointe et impossible entre inconnus.

L’exposition devient ainsi une sorte de monographie du (ou de la) participant·e, en quelque sorte son « quart d’heure warholien » sur les réseaux et dans un espace d’art contemporain – mais elle peut aussi révéler des informations sur ses traces numériques, soulevant des questions liées à la surveillance. L’ensemble peut s’apparenter à une grande installation, dans laquelle toutes les œuvres se font écho autour d’une même personne. Encourageant les participant·es à organiser des rencontres, l’espace d’exposition de Mécènes du Sud (qui est par ailleurs une vitrine) devient un espace performatif dans lequel les identités numériques sont représentées et transformées par l’exposition – puis, dans une sorte de boucle, réexposées à leur tour sur les réseaux sociaux.

Curateurs

Thierry Fournier (artiste et curateur) et Pau Waelder (curateur et critique) ont déjà collaboré plusieurs fois pour des projets d’exposition et de recherche. Chacun d’eux a fréquemment abordé les enjeux des relations entre réseau, identité et données, à travers plusieurs expositions dont notamment Données à voir, Heterotopia, Axolotl (Thierry Fournier), Real Time, Media Art Futures et Extimacy (Pau Waelder).

Le développement informatique du projet est assuré par Maxime Foisseau, développeur basé à Toulouse, familier du développement web, les applications mobiles et la visualisation de données des réseaux.